dimanche 18 novembre 2012

Faugères : entre le rêve des Guisez et les passions de Denz


Péby Faugères ne me disait absolument rien avant cette soirée de l’été 2006 où nous étions chez un bon ami de la Péninsule acadienne pour partager quelques trésors de son cellier. Il me présenta alors ce vin en me spécifiant que cette bouteille du millésime 1999 était un vin de «garage».  En fait, cette expression ne me disait également pas grand-chose à l’époque.  Pour sa part, mon ami Paul, connaissait l’histoire de Péby. Dirigé à l’époque par Pierre-Bernard (Péby) et Corinne Guisez, l’histoire de Faugères va prendre une tournure particulière le 25 octobre 1997, alors que Péby Guisez s’éteint tragiquement à 52 ans.  Sa femme, Corinne, et ses filles vont poursuivre le travail à Faugères et dès 1998, elles vont produire un vin sur la meilleure parcelle de son terroir,  avec l'ambition de le propulser au rang de "Saint-Emilion Grand Cru Classé".  J’aurai la chance de déguster à nouveau ce vin à quelques reprises depuis cette soirée de juillet 2006 dont un magnifique Péby Faugères 1998.  Il faut dire que la signature de Michel Rolland est aussi associée au destin des vins de ce domaine à titre d’œnologue conseil.



Le 31 août dernier, vers 9 h 30, en ce superbe vendredi matin un peu frais, nous arrivons dans ce décor paradisiaque de campagne de l’arrière pays de Saint-Étienne de Lisse, à cheval sur les appellations Saint-Emilion et Côtes de Castillon. Dès notre arrivée, nous sommes impressionnés par ce bâtiment que l’on a baptisé «le chai cathédral» , l’œuvre est celle de l’architecte Mario Botta.  Inauguré en septembre 2009, ce « chai-d’œuvre » est devenu rapidement une star dans ce décor du Patrimoine Mondial de l’UNESCO.  Il faut toutefois remonter à 1823 pour trouver la source des origines de ce domaine de 80 hectares,  situé à 6 kilomètres à l’est de Saint-Emilion.  C’est à cette date que la famille Esquissaud va acquérir les terroirs des Châteaux Faugères et Péby Faugères. En 1987, Pierre-Bernard Guisez va  hériter  de la propriété et avec sa femme Corinne. Ils vont s’impliquer dans la vie du vignoble et tenter d’atteindre des summums de qualité sur ces terroirs de plateau calcaire et de coteau argilo-calcaire.  Dès l’an 2000, le vin attire l’attention des grosses pointures de la presse spécialisée, dont l’avocat du vin, Robert Parker, alors que le Château Faugères 2000 est décrit comme « l’une des grandes révélations du millésime ». Le Péby et le Château Faugères vont même surpasser bon nombre de crus classés.
Le "chai cathédral" inauguré en septembre 2009


L’ère Sylvio Denz et la consécration de Grands Crus Classés
L’histoire de Faugères va  prendre un nouveau tournant, alors que des circonstances familiales poussent les Guisez  à vendre le domaine à un entrepreneur suisse, soit M. Silvio Denz qui s’en portera acquéreur en mars 2005.  Homme d’affaires animé par ses passions, il est amateur de vins, passionné d’art, créateur de parfums,  propriétaire de deux négoces de vins, d’une maison de ventes aux enchères de vins en Suisse, et de propriétés viticoles en  France,  en Italie et en Espagne.  Ses efforts vont se manifester dans la poursuite de recherches de la qualité, tout en favorisant l’expression des grands terroirs de Faugères.
Ce n’est pas sans fierté qu’en septembre dernier, Sylvio Denz a vu le rêve des anciens propriétaires se concrétiser, alors que pour la première fois, ses deux châteaux sont promus Grands Crus Classés par le nouveau classement des grands crus de Saint Émilion. 

En communion avec le décor
Lors de notre passage, on était dans l’attente de ce dévoilement qui a été officialisé le 6 septembre 2012.  Notre guide, probablement dans la vingtaine, Anne-Sophie, va nous diriger dans cette magnifique cathédrale du vin, alors que la tranquillité matinale des lieux, en ce vendredi de fin d’août, incite presqu’au recueillement.  Avec l’arrivée de Sylvio Denz en 2005, le domaine a voulu aussi miser sur l’oenotourisme.  La construction de ce nouveau chai conçu à coup de 8 millions d’euros permettra de concilier ce désir de plaire aux amoureux du vin et de l’architecture.  Mario Botta qui est considéré comme le maître de la lumière et de la gravité a certes atteint son objectif.  Ce magnifique bâtiment suivant la course du soleil,  fait face à l’est.  Il se dresse avec des racines à plus de 8 mètres dans le sol,  tout en s’élevant dans vers le ciel avec sa tour de plus 15 mètres en surface.  Nous aurons la chance d’admirer cette vue imprenable sur le paysage vallonnée des environs à partir de la terrasse adjacente à la salle de dégustation.  C’est l’endroit rêvé pour admirer les vignes du Château Faugères et de Peby Faugères. 

Une magnifique vue sur le vignoble
Les caractéristiques du vignoble et des équipements techniques
Château Faugères possède un encépagement de 85 % Merlot, 10 % Cabernet franc et 5 % Cabernet sauvignon qui s’étend sur 37 hectares. Les vignes sont âgées en moyenne de 35 ans.  L’élevage va nécessiter environ 14 mois, 50 % en barriques neuves de chêne français et 50% en barriques d’un vin.  Pour Péby Faugères qui fait à peine 7,45 hectares, sur un coteau argilo-calcaire d'un seul tenant, orienté sud-sud est, l’encépagement est à 100% Merlot. L’âge moyen des vignes est de 45 ans et le vin sera élevé pour une période de près de 18 mois sur lies fines à 100% en barriques neuves de chêne français.  On va produire près de 65 000 bouteilles du Château Faugères, tandis que seulement 12 000 bouteilles seront produites en moyenne pour le Péby Faugères.   Chacun de ces vins a aussi son second vin.  Pour le Château Faugères, il y a le Haut Faugères et pour le Péby, on a Le Merle de Péby Faugères.  On produit aussi un autre vin appelé le Château Cap de Faugères mais sur l’appellation Castillon - Côtes de Bordeaux, qui fait environ une trentaine d’hectares.  L’âge moyen des vignes est de 30 ans et l’encépagement est aussi dominé par le Merlot à 85%  avec 10 % de Cabernet franc et 5 % Cabernet sauvignon.  C’est le vin qui est produit en plus grand volume soit 100 000 bouteilles en moyenne.
Le vin nécessite un vieillissement de 12 à 14 mois, dont 60% en barriques d’un vin et 40% en barriques de deux vins.

Le cuvier de bois 
Lors de notre visite, nous aurons aussi la chance de voir les équipements pour la vinification qui est fait par gravité. Le remplissage des cuves utilise donc cette méthode gravitaire, et on procède à une macération pré fermentaire à froid.  Pour sa part, le cuvier est constitué de 46 cuves de bois en chêne français de Taransaud.  Ces cuves de différentes tailles pour favoriser la vinification en parcellaire sont de formes tronconiques et sont thermo régulées. Les fermentations malolactiques sont effectuées partiellement en barriques neuves (50%), et une cuvaison douce de trois semaines sera aussi appliquée.  Pour le Péby, on fera des pigeages, mais pas de filtration. 
L’élément central du bâtiment est constitué d’un vaste ascenseur qui en plus d’être au service du vin facilite la vie des travailleurs.  Dans les chais, on remarquera la présence du système OXOline que l’on a vu à quelques reprises dans le Bordelais. Une autre particularité de Faugères, c’est ici que l’on a pu observer le plus grand nombre de tonneliers utilisés pour le vieillissement des vins, soit une dizaine. La plupart font appel entre 4 et 8 tonneliers différents.  Le directeur technique, Alain Dourthe-Larrère, est ingénieur-œnologue depuis 15 ans sur la propriété et dirige une équipe de près de 30 personnes.   Nous n’avons pas eu le plaisir de le rencontrer, mais nous avons pu apprécier son témoignage par le biais d’une présentation vidéo, juste avant de passer à la dégustation.  

S’abreuver du délice des arts
Pour terminer notre visite dans la région de Saint-Émilion et à Faugères, nous avons pu déguster trois vins soit le Haut-Faugères 2006, le Château Cap de Faugères 2008 et un Péby Faugères 2004. 

La nouvelle étiquette du Péby Faugères versus l'ancienne
Fait important à souligner, le propriétaire Silvio Denz a donné au Péby Faugères son image définitive avec le millésime 2009.  Désormais, le Merle et les Raisins, dessin de René Lalique datant de 1928, est gravé sur les bouteilles du Château Péby Faugères.  Étant lui-même un collectionneur d'art et passionné de Lalique,  Denz a voulu symboliser ses deux passions, soit celle du vin et de l’art dans une même réalisation.  D’ailleurs, sur le site internet du domaine, on retrouve un lien d’explication entre le merle, l’oiseau et le Merlot, cépage unique du Château Péby Faugères.  Le nom merlot proviendrait du merle (en patois, le merlot est un petit merle) de par sa couleur noire comme le merle, ou du goût de ce dernier pour le raisin.

Le 2004 est le dernier millésime de Corinne Guisez.  Il se présente avec une jolie robe rubis foncé et des arômes de mûres, de chocolat noir et de violettes. Un vin charmeur tout en étant corsé, il glisse en bouche avec ses tanins veloutés.  Son potentiel de garde est d’autant plus impressionnant malgré le fait qu’on puisse déjà l’apprécier.  On pourrait le conserver facilement jusqu’en 2025.  C’est un vin dense et solide qui met en valeur ce terroir exceptionnel de l’appellation Saint-Émilion.

Pour ce qui a trait au Cap de Faugères 2008, on a droit à un vin également en puissance.
Le parfum est d’une belle intensité avec ses arômes de baies, de fruits rouges et d’épices douces.  Un vin  généreux, persistant et d’un bel équilibre.  On ne saurait résister à une pièce de gibier grillée pour l’accompagner. 

L'oeuvre de Botta en arrière-plan
Quant au second vin du Château Faugères, le Haut Faugères 2006, ce vin en était seulement à son troisième millésime à être produit.  Le Haut Faugères 2006 a obtenu 91 points du Wine Spectator et offre une bonne dose de fruits au nez,  avec une touche de minéralité et d’herbes fraîches.  Un vin corsé,  également assez velouté en texture, et qui offre une longueur très appréciable en finale.

Pour notre dernier arrêt dans Saint-Émilion, nous avons été gâtés. Nous reprenons la route vers le sud, après une courte séance de photographie dans les vignes. Nous sommes attendus en après-midi dans la région du Gers,  pour la visite du Domaine de Tariquet près d’Eauze.  

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